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Les îles d'Aran, terres de légendes

Au rythme des éléments

Aurore Frey

Au large de la côte ouest de l'Irlande, les trois îles d'Aran, Inishmor, Inishmain et Inisheer, la plus petite des trois, demeurent depuis des millénaires des lieux hors du commun où les hommes puisent leur inspiration dans la nature.

Entre ciel et mer, le dernier arrêt avant les Amériques

Les îles d'Aran sont d'abord un voyage, une quête vers des terres dissimulées par le ciel et la mer. On les rejoint depuis Galway, soit par avion, soit par ferry. En hiver, les bateaux partent de Rossaveal. Le port est accessible en bus depuis Galway.

Taches sombres dévoilées par un nuage fugitif puis à nouveau englouties par la brume de l'océan Atlantique, les îles marquent le « dernier arrêt avant les Amériques » selon l'écrivain voyageur Nicolas Bouvier.

Je vous emmène dans un voyage au cœur de l’hiver, la saison la plus sauvage mais aussi la plus authentique, dans ce lieu hors du monde où la majorité des habitants a encore le gaélique comme première langue.

Rêveries d'une promeneuse solitaire

Lorsque les nuages sont bas, le contact visuel avec le mainland (le continent), est rompu. L’île d'Inishmor semble livrée à elle-même.

Il m'a fallu apprendre à vivre au rythme des éléments. Et pour suivre le temps de la nature, s'immerger totalement dans cette beauté sauvage, la marche semble la plus appropriée. L'île se prête parfaitement à de longues promenades. On peut aussi la parcourir en vélo (location possible à l'entrée du port de Killronan).

Les Duns et la naissance des mythes

Chaque partie de l'île d'Inishmor est unique, mais certaines, à elles seules, justifient le voyage, comme Dun Aenghus. Ce fort de pierre noire, bâti sur le plus haut point d'Inishmor autour d'un gigantesque autel de pierre naturel, rappelle la présence des premiers colons qui ancrèrent leurs navires dans cette terre aride.

Au pied de la colline, un musée relate les fouilles archéologiques réalisées sur les sites et retrace l'histoire de l'île; en haut, la muraille nous offre une vue étonnante sur le paysage de falaise et de mer.

Mais, si Dun Aenghus est le plus célèbre de ces édifices, le plus beau et le plus sauvage demeure le Black Fort, Dun Achatair, à l'ouest d'Inishmor. Le vent s'engouffre en hurlant dans la « crique de la Banshee » que domine le fort et la muraille s'arrête brusquement, plonge dans le vide, précipitant notre regard dans l'abîme. Les Duns étaient-ils vraiment destinés à protéger les îliens des pirates nomades ? Ces cercles de pierre au sommet des falaises ont fait naître des mythes extravagants.

Les îles d'Aran, entre mythologie celte et mystère chrétien

En Irlande, la magie se niche au creux d'un arbre, sous les pierres, dans une source miraculeuse. Entre mythologie celte et mystère chrétien, les îles d'Aran ont conservé leurs croyances.

Chrétienté et miracles

Lorsque les premiers Chrétiens d'Irlande s’y installent vers le Ve siècle, l'île symbolise bientôt l'essence du sacré. Saint Colomba, dans une prière d'adieu à Inishmor, la décrit comme vivante, protégée chaque jour par un ange différent, visitée le dimanche par le Christ lui-même ; d'où, sans doute, l'afflux de pèlerins qui a valu à l'île son surnom « d'île aux mille saints».

Des « huttes en bourdon » ou des ermitages ont façonné le paysage, comme Teampall Bheanain, l'église de Saint Benan. Cette chapelle du XIe siècle surplombe le village de Killeany, autrefois port principal maintenant détrôné par Kilronan. The Seven Churches (en réalité l'église des Sept Saints) à Killmurvey, fut une communauté monastique d'importance dès le VIe siècle, lieu extraordinaire où les tombes aux croix celtiques se mêlent à des sépultures plus récentes. Mais l'île pourrait aussi être nommée « l'île aux cent mille miracles », puisque, spécificité irlandaise, le merveilleux s'entrelace étroitement avec la réalité, et, ici, avec la religion.

Histoire de fées

La chrétienté, en effet, n’a nullement troublé les légendes préexistantes. Le diable n'est en fait qu'une version moins païenne des sides, ces êtres de l'au-delà, dont les fées ou la banshee – femme aux longs cheveux blancs dont le cri est présage de mort –, font partie. Les victoires remportées par les saints l’ont parfois été contre les elfes qui emportent sous terre les promeneurs ou capturent de jeunes garçons... Toutes ces histoires sont encore relatées de nos jours, et si l’on vous les conte, souvent d’une voix incrédule, elles demeurent pourtant ancrées dans la réalité : c'est arrivé au grand-père, à un lointain cousin, à la voisine...

Ici, la nature, dans une vision presque animiste des choses, est habitée par des créatures féeriques de la tradition irlandaise. Il est difficile de marcher sans tomber nez à nez avec une source miraculeuse, un puits à Leprauchun, sorte de lutin farceur un peu inquiétant, ou une colline des fées. Les Farfadets, les fées, le dieu celtique de la jeunesse et de l’amour, Aenghus, ont chacun revendiqué un endroit bien précis, désormais aussi inquiétant que sacré dans les esprits.

Non loin du très beau phare désaffecté d'Eochaill, un vallon abrite ainsi un arbre au corbeau : c'est un trou de banshee. Le diable lui-même n'est pas resté indifférent au charme des « îles d'émeraude », et l’on vous citera peut-être des endroits où il a pu apparaître, comme la route de Mainister où une petite vierge de plâtre éloigne le démon qui avait coutume d’apparaître sous la forme d’un gros chien noir.

Il vous suffit de repérer les endroits les plus emblématiques pour découvrir les légendes des îles... de jour uniquement ! Car dans l’obscurité, les reliefs irréguliers des falaises, à défaut du diable, se chargeront de précipiter les promeneurs imprudents dans l’au-delà.

Portrait d'une chanteuse

Les îles d'Aran ont toujours été une source d'inspiration pour les artistes, écrivains, musiciens ou cinéastes. Installée sur Inishmor, Deirdre Ni Chinneide chante l'âme de l'île. Rencontre.

Une tradition de création

John Synge, poète et disciple de Yeats, rédigea un Journal des îles d'Aran à la fin du XIXe siècle après un long séjour sur Inishmain ; le village de Gortnagapall, sur Inishmor, vit naître le célèbre écrivain Liam O'Flaherty ; le cinéaste Robert Flaherty réalisa dans les années 1930 un documentaire majeur de notre temps, L'homme d'Aran... Un musée dédié au réalisateur et à la vie traditionnelle sur l'île se visite d'ailleurs pendant l'été à Killronan.

Écrivains, voyageurs, photographes, se sont retrouvés dans une même quête : celle du temps suspendu au silence. Pour John Synge, sur l'île, « tout n'est plus que murmure ». Mais ce silence est trompeur, car en vérité, l'île parle. Son langage différent s’entend dans le dialogue de la mer et du vent.

Deirdre Ni Chinneide, chanteuse celtique

Deirdre, originaire de Dublin, s'est installée sur l'île voilà cinq ans, séduite par Inishmor et sa musique. Dans sa maison blanche aux volets bleus, elle compose et écrit, à l'abri de la tempête. Elle s’est produite aux Interceltiques de Lorient ou pour le Dalaï-Lama au Sommet de la Paix à Belfast, chantant de sa voix puissante les airs traditionnels irlandais.

Sur l’île, elle offre des concerts aux habitants, à la maison de retraite où elle intervient une fois par semaine par exemple, ou encore au chaleureux pub de l'hôtel Ostain Oileain Arainn où certains vendredis, elle rencontre des musiciens de l'île et le père Chiaran, lui-même splendide chanteur... Le programme est affiché sur la porte de l'hôtel quelques jours avant : ce sont des instants musicaux et conviviaux privilégiés, où l'on peut aussi profiter d'une Guiness ou d'une des nombreuses bières pression qui ont fait la réputation de l'Irlande.

Celtic Passage, une musique née de l'île

Le CD de Deirdre Ni Chinneide, Celtic Passage, est une musique à la fois douce et sauvage comme l'île qui l'a inspirée. « Cet album est lui-même un voyage, une quête intérieure » résume-t-elle. Les chansons épousent le rythme des saisons, de l'hiver à l'automne : une année où l'on sent tour à tour la pluie, les premières fleurs, le soleil... Et nous passons par la même palette d'émotions.

La musique de Deirdre est aussi changeante que le ciel et la mer, effectuant des allers-retours permanents entre l'anglais et le gaélique. À partir des instruments traditionnels et de sa voix, elle compose une mélodie étonnante, ancrée dans la tradition celtique, mais qui n'appartient qu'à elle. L'album, lui, est en vente à l'office de tourisme, une petite part de l'île à emporter avec soi.

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* Prix trouvé par un internaute le 02/11/2008 à 16h36

Dernière mise à jour : le 03/11/2008 à 16h36

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